AccueilFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Fidèle au poste ( Alica )

avatar
Magnuscitizen
Messages : 40
Date d'inscription : 07/07/2018
Profil Académie Waverly
Lun 9 Juil - 0:05

Magnus savait bien qu'il n'avait pas que des qualités; par ailleurs, les autres semblaient aussi le savoir. Dès que quelque chose allait de travers au camp, des regards inquisiteurs se tournaient automatiquement vers lui, quoi qu'il fasse, comme s'il avait le mot " coupable " gravé en lettres sanglantes sur son front cramoisi par le soleil impitoyable. Lui se contentait d'hausser des épaules d'un air détaché qui n'avait rien d'authentique : si jamais quelque chose de grave venait à se produire au sein de la Cité, il pourrait faire parti des moutons noirs qui seraient aussitôt pointés du doigt sans sommation. En temps normal, il aimait crier haut et fort qu'il n'en avait ab-so-lu-ment rien à faire de ce que ses compagnons d'infortune pouvaient bien mépriser à son sujet. D'après lui, seul un fou pourrait le tenir en haute estime. Néanmoins, ici-bas, l'unité était composante même de la survie. Il ne pouvait pas apparaître comme quelqu'un dont on pouvait aisément se passer, car nulle affection bien placée ne pourrait lui sauver la mise s'il venait à être réellement dans les ennuis. Comme s'il n'était pas déjà dans la merde jusqu'au cou, avec sa jambe branlante qui peinait à soutenir son poids plume. Des années de privations ne l'avaient pas aidé à se cultiver une silhouette d'athlète; il était svelte mais malingre, ce qui n'était pas de bonne augure en ce théâtre tragique.

Sa récente blessure n'avait fait qu'ajouter à sa faiblesse physique, déjà assez remarquable. Ainsi, il se sentait encore plus pitoyable que d'habitude. Les mains jointes sous la nuque, il fixait, désabusé, la paille tressée négligemment qui lui faisait office de toit. L'ironie dans toute cette histoire, c'était que ses nuits étaient bien plus confortables ici qu'à Stockholm, lorsqu'il dormait comme un chien dans les rues animées mais mortes à la fois. Sur cette île de malheur, il avait au moins l'illusion ridicule d'avoir un toit sur la tête et une famille qui le protégerait. La douleur rampante dans sa jambe gauche fut un rappel à l'ordre d'une efficacité quasi militaire : l'île n'était pas un lieu propice à la réflexion, voire même au développement d'une quelconque intimité avec ceux qu'il appelait ses camarades d'une manière presque ironique. Comme dans la Russie de Staline, aucun d'entre eux n'avaient réellement envie d'être là. Heureusement pour eux, aucun dictateur ne les menait à la baguette. Pas encore, du moins. Il était d'ailleurs surprenant qu'aucun mégalomaniaque n'ait jamais essayé de prendre le pouvoir sur cette île-cimetière. Pourtant, ce genre de contexte était en général sujet à ces débordements. Mais bon, tant mieux. Question d'égo, il aimait avoir voix au chapitre.

Le jeune homme se leva péniblement et étira son dos serpentin. Ces deux dernières semaines de souffrance perpétuelle l'avaient laissé exténué et terriblement amaigri. Cependant, hors de question de rester dans sa hutte à se reposer comme un patachon, même si cela lui avait été expressément conseillé par les prétendus médecins de la Cité. Vu l'âge auquel ils débarquaient tous ici, Magnus jugeait plutôt pertinent de privilégier son propre ressenti au lieu du diagnostic prudent du premier type venu qui savait faire un point de suture. S'activer lui permettait d'enterrer la douleur pendant quelques instants. Et de toute manière, il avait rendez-vous avec Alicia tôt dans la matinée. Hors de question de lui faire faux bond. Oui, il avait moult défauts et le savait bien mais au moins, il honorait toujours ses engagements. Alors, passant outre la douleur, il s'habilla de ses frusques et s'aventura à l'extérieur. L'air était déjà lourd et le camp vibrait d'animation, comme un cœur affolé battant trop vite. Il ne salua personne et personne ne le salua. Cela ne le dérangeait pas outre mesure. Il était habitué à être ignoré, à ce qu'on le survole du regard comme s'il était transparent.  

Sa silhouette dégingandée et solitaire se dirigea avec acharnement vers les champs. Il avait bien fait de partir en avance : c'était seulement la troisième fois qu'il marchait suite à sa blessure et on ne lui avait offert aucune rééducation. Comme un enfant, il apprenait de nouveau avec hargne à mettre un pied devant l'autre. Dieu merci, il avait une canne sur laquelle s'appuyer. Fallait dire qu'il s'était sacrément ennuyé, pendant presque un mois à rien faire. Alors, il avait taillé ce petit bijou. Il s'était même amusé à l'orner d'un perroquet, comme s'il était un pirate des temps anciens. Il ferait peut-être illusion, s'il avait une barbe rousse broussailleuse et une jambe de bois pourri. Malgré tous ses efforts, son boitement ralentissait considérablement sa progression. Ce fut humilié et en sueur qu'il vint à la rencontre d'Alicia, dont le corps délié était tourné vers un champ qui semblait prendre feu sous l'aube renaissante. Son visage était tacheté de dizaines de rides prématurées et ses muscles nerveux, sans doute tendus dans l'appréhension d'une menace à venir. Magnus doutait qu'elle soit réellement aussi décontractée qu'elle n'en avait l'air.

" Tu es si désespérée que tu fais appel à l'estropié ? " l'interrogea t-il d'une voix pleine de crachin, comme si une des nombreuses larmes de l'océan-prison qui les entourait de toutes parts s'était abattue avec fracas sur un rivage placide et indifférent aux malheurs de la déesse.

Il faisait fi des politesses et des manières. Ici, elles n'avaient aucune utilité. Et puis de toute manière, cela faisait bien longtemps qu'il en avait oublié les rudiments. Les convenances qui font loi entre les marginaux invisibles qui ont fait de la rue leur chez-eux n'avaient rien en commun avec les règles basiques de la vie sociale. Personne ne remercie celui qui lui laisse un semblant de place au creux d'un dépotoir presque chaleureux. Les mots y sont des denrées rares. Plus rares que la dignité, c'est dire.  

" Comment est-c'que j'peux t'aider, Alicia ? " poursuivit-il en enfonçant sa canne dans la terre fertile, dans l'espoir qu'elle devienne invisible, que ce simple objet cesse de rappeler son handicap à tous ceux qui croisaient sa route.

"Dis-moi, t'aurais pas un p'tit quelque chose à se mettre sous la dent ? J'étais si impatient de te voir que j'en ai oublié de manger. " se moqua t-il sans méchanceté. Il respectait Alicia et curieusement, elle semblait lui rendre la pareille.        
 
avatar
Le Conseilcitizen
Messages : 4
Date d'inscription : 14/06/2018
Profil Académie Waverly
Mar 10 Juil - 2:42
Alica

Artisan





Je n'avais jamais vraiment voulu de ce rôle. Okay, j'étais douée de mes mains. Okay, j'avais vécu plus d'un an seule dans la forêt me débrouillant d'elles. Mais je ne m'attendais pas qu'on m'élise cheffe des artisans. Je shoote dans un caillou attendant l'arrivée d'un de ses artisans justement. Pas le plus social, certes, mais assez doué. En plus les autres sont occupés.

Les agriculteurs se plaignent depuis quelques jours. Et ils demandent aux artisans de trouver une solution. C'est toujours comme ça ! Artisans, réparer ! Artisans, fabriquer ! Artisans, solutionner ! Qu'est-ce qu'ils feraient sans nous ? De plus, au sein même des artisans, il y a plusieurs secteurs. Les médecins, les maçons, les créateurs... Je pense à Kim et ses sublimes savons de sables et de senteurs.

Tu es si désespérée que tu fais appel à l'estropié ?

Je lui jette un regard désabusé avant de me détourner de lui. Toujours la même chose avec lui, donc avec le temps, on n'y fait plus trop gaffe - enfin pour ma part. C'est vrai que son comportement ne colle pas à une communauté et par le coup, il recevait sous des regard en coin. Cependant pour ma part, je ne vois que l'aspect utile. Il se montre utile donc pour ma part, tout va bien. Bien sûr avec son accident, je ne lui donne pas de trop grands travaux. Sa rencontre avec l'esprit de Nil lui a été percutante. Et c'est le cas de le dire ici.

Comment est-c'que j'peux t'aider, Alica ? Dis-moi, t'aurais pas un p'tit quelque chose à se mettre sous la dent ? J'étais si impatient de te voir que j'en ai oublié de manger.

Alica, Magnus.

Comme tout le monde, au départ, Magnus aussi se trompe avec mon prénom peu commun. Ça me dérange moins qu'auparavant... sur Terre. Ici, ce n'est pas d'un prénom qu'il faut se préoccuper mais je le reprends d'un automatisme surprenant après tout ce temps.

hum... Oui, après tout, on est dans le champ des agriculteurs. Un légume cru peut être ?

Je souris en coin avant de reprendre un panier que j'avais posé à mes pieds.

Ouais, suis-moi, j'ai pas mangé non plus.

On avance un peu plus vers les limites du champ et je l'invite à s'asseoir au pied d'un arbre fruitier.

J'ai pris un peu de poisson grillé. Tiens

Je lui tends le panier pour qu'on commence le pique-nique improvisé. Après qu'on est bien entamé les poissons et les légumes cuits, je commence à lui révéler sa présence ici.

Tu vois, les traces là-bas ? Et bien, c'est pour cela qu'on est là. Les agriculteurs pensent que les animaux viennent saccager le champ. Donc, notre projet est de faire en sorte que ça n'arrive pas. Tu trouves pas qu'ils exagèrent un peu non ? Comment veux-tu quand barricade une zone pareille ? De plus, on a pas les outils ! Et le bois n'est pas aussi fin que celui des huttes qu'on utilise. Comment ces brindilles pourraient arrêter des animaux ? Arrêter la volonté de Nil ? Enfin, voilà, on va tenter de trouver quelque chose avant le prochain conseil et si on n'y peut rien, on n'y peut rien ! Des propositions ?



avatar
Magnuscitizen
Messages : 40
Date d'inscription : 07/07/2018
Profil Académie Waverly
Mer 11 Juil - 15:14
Alica semblait irritée : ça ne l'étonnait pas, mais alors pas du tout. Même en ayant passé les trois dernières semaines sur un lit de fortune - même le sable aurait été une couche plus confortable, à son humble avis - il avait bien remarqué que les artisans passaient leur temps à courir partout, d'un bout de la Cité à un autre. Il y avait sans cesse des dysfonctionnements, bien souvent mineurs, mais l'incapacité de la plupart des gens à se servir de leurs dix doigts était toujours aussi présente, même sur Nil. A rajouter à cette agitation constante le fait qu'il se soit trompé sur son prénom : bien joué, Magnus. Il aurait pu se défendre et blâmer ce patronyme plus qu'inhabituel - c'est vrai, quoi, elle ne pouvait pas s'appeler Alicia comme l'american sweetheart de base ? - mais après tout, il était suédois. Des noms étranges, il en avait vu passer des centaines. Mais il devait admettre qu'il ne s'intéressait guère à la plèbe de l'île. On pouvait mettre en cause son cynisme, une prétendue timidité ou même un manque cruel d'intelligence qui l'empêcherait de mener une conversation à terme, mais la vérité était simple : Magnus n'était pas habitué à ce que l'on s'intéresse à lui et n'avait pas non plus l'habitude de graviter autour des mêmes personnes pendant autant de temps. Cette intimité forcée lui faisait peur. L'acharnement des autres à vouloir briser sa coquille d'argile lui faisait peur. Et devoir aligner plus de trois phrases à la suite ne lui plaisait pas du tout.

Alors qu'une personne normalement constituée s'en serait probablement voulue d'avoir mutilé le prénom d'une artisane telle qu'Alica - après tout, elle n'était pas n'importe qui - , Magnus, lui, n'en avait pas grand chose à faire et ne voyait même pas l'utilité de s'excuser. Pour quoi faire ? Il y avait des crimes bien pires, surtout en enfer. De plus, il respectait assez Alica pour ne pas se fendre de palabres mielleuses et hypocrites : elle avait le mérite de supporter ses simagrées tragico-dramatiques et de ne pas lui mettre une mandale en plein museau dans l'espoir de lui rappeler le principe de la vie en communauté. Magnus se demandait ce qu'elle pouvait bien avoir au-delà de l'animal farouche qu'il semblait être aux yeux des autres : toujours les yeux enragés, les crocs de sortis et une écume fiévreuse sur les lèvres. On fantasmait sa morsure alors qu'il faisait parti des plus discrets. Mais le sourire placide d'Alica semblait indiquer la naissance d'une affection assez surprenante. Magnus se méfiait autant des démonstrations d'empathie que d'une hostilité assumée. Certainement pour ça qu'il agissait comme un apatride, d'ailleurs : nulle loyauté pour personne dans c'bas monde.

Néanmoins, il sent sa posture si lointaine et infatuée se flétrir devant la douceur d'Alica. La bataille est contre lui-même, pas contre la jeune femme aux iris qui semblent renfermer mille diables acculés. De son panier émanait une odeur iodée qu'il reconnut comme étant celle du poisson grillé à la va-vite. Ils n'étaient pas encore assez tarés pour dévorer du poisson cru et fétide. Peut-être qu'un jour, l’inexorable Tychée qui prenait ses aises sur Nil les acculerait sans feu, sans nourriture, sans eau, sans espoir de survie. Mais pour l'instant, ils vivaient plutôt confortablement. Amusé malgré lui, il osa même se fendre d'une plaisanterie :

- " Si les carottes poussaient ici, cela me rendrait peut-être plus aimable. Mais va pour le poisson." déclara t-il dans un anglais trébuchant.

Au fond de lui, la volonté de faire des efforts était bien présente, mais plusieurs éléments rendaient la conjoncture très alambiquée. A sa connaissance, il n'y avait pas d'autres suédois sur l'île, si bien qu'il avait dû s'atteler à dompter la langue anglaise dont il ne maîtrisait auparavant que quelques rudiments branlants. Mais encore une fois, ce n'était pas comme s'il s'intéressait réellement à tous les habitants de Nil. Après quelques minutes de marche, Alica désigna un arbre fruitier sous lequel ils pourraient s'abriter. Magnus hocha la tête et s'installa avec soulagement : ces quelques minutes de marche avaient été tortueuses. A présent, le jeune homme souffrait quelque soit son activité ou sa posture. Il n'avait plus qu'à vivre avec. Il dévora goulûment et sans retenue ce que sa compagnonne lui avait offert, puis s'essuya sans vergogne du plat de la main. Il n'allait pas exagérer en disant que c'était délicieux, mais à ses yeux, une telle nourriture était le Saint-Graal.

Il écouta avec curiosité l'explication d'Alica : la situation semblait fâcheuse et compliquée. Les champs étaient le moyen le plus sûr d'obtenir de la nourriture le plus régulièrement : la chasse reposait purement sur des coups de chance et des moments de faiblesse de l'inéluctable fureur de Nil, la pêche plus qu'aléatoire et la cueillette encore dangereuse du fait de leur connaissance partielle de l'éco-système de la Belle. Si ces incidents se reproduisaient, ils courraient droit à la catastrophe.

- " Ils en demandent beaucoup, mais à nous de leur montrer ce dont on est capable. " renchérit-il avec conviction.

Les paroles d'Alica trouvaient un écho certain en lui. Il y avait certainement quelque chose à faire, mais quoi ? Magnus s'appuya sur sa canne afin de se relever. De loin, on eut dit le fruit mortifère d'une terrible rencontre entre un vieillard et un enfant aux cheveux de feu. Il alla inspecter les traces. Il ne s'y connaissait pas trop, mais les empreintes étaient semblables à celles du... merde... le cochon sauvage aux muscles nerveux... Bref. Il fronça les sourcils. Alica avait raison : une barricade de pacotille n'arrêtait pas une bête aussi imposante, surtout si elle était le pantin de Nil. Les arbres fruitiers seraient épargnés par sa fureur, mais rien n'était moins sûr pour les plants à même le sol.

- " En effet, on ne peut pas barricader une telle zone. " marmonna Magnus, qui n'aimait pas rendre les armes aussi facilement.

Il frotta sa barbe naissante, forte de quelques poils roux piquants et juvéniles. Les deux mains sur le pommeau de sa canne, il semblait être prisonnier d'une réflexion intense.

- " Il faudrait que les chasseurs et les éleveurs identifient ces sales bêtes. Selon leurs carrures, on pourrait creuser des tranchées avec des pics de bois au fond. C'est pas très propre, mais ils seraient transpercés et incapables de remonter. " proposa t-il. Sa bouche était élargie par un grimace abominable. Il devait admettre qu'une telle méthode d'exécution était tout simplement répugnante. Mais l'horreur faisant souvent corps à corps avec la nécessite, par ici.
Contenu sponsorisé
Profil Académie Waverly